13/01/2026
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À entendre certains discours, à lire certains articles, le marché du travail serait déjà condamné. Les jeunes diplômés n’auraient plus leur place (candidatures multiples, réponses rares, processus à rallonge), les postes juniors seraient aspirés par l’intelligence artificielle, et l’ascenseur social serait définitivement en panne. Une lecture facile et confortable qui permet surtout, d’éviter, de regarder le vrai problème en face.
Ce que l’IA a réellement bouleversé, ce n’est pas tant le volume d’emplois mais plutôt la manière dont on évalue puis recrute les candidats. Et pour le comprendre, il faut revenir à une idée simple de l’économie et de la théorie de l’information : la distinction entre signaux forts et signaux faibles.
Pendant des décennies, nous avons fait comme si le CV était un instrument rationnel de sélection. Comme si une page bien structurée, une lettre habilement tournée et quelques mots-clés suffisaient à prédire la performance d’un futur collaborateur. C’était déjà discutable. L’IA a simplement rendu cette fiction intenable.
Quand tout le monde a l’air compétent, plus personne ne l’est vraiment
L’économie et la sociologie du travail nous offrent une grille de lecture simple : sur un marché où l’on ne peut pas observer directement la qualité réelle, qu’il s’agisse d’un produit, d’un diplôme ou d’un candidat, on se fie à des signaux. Mais tous les signaux ne se valent pas. Certains sont forts : rares, difficiles à produire, résistants à l’imitation. D’autres sont faibles : abondants, standardisés, facilement reproductibles.
Sur le marché du travail, les recruteurs ne peuvent pas observer directement la compétence réelle d’un candidat. Ils doivent l’évaluer. Pour cela, ils utilisent des signaux : un diplôme, une expérience, une lettre de motivation, un parcours cohérent, des références professionnelles, un entretien approfondi, des tests et mises en situation concrètes... Un bon signal a une caractéristique essentielle : il est « coûteux » à produire. Apprendre, faire une grande école, réussir un concours, accumuler une expérience exigeante, se cultiver, s’informer, … tout cela demande du temps, de l’effort, parfois des sacrifices. C’est précisément ce coût qui rend le signal crédible. Tout le monde ne peut pas l’imiter facilement.
Or l’IA a changé la donne.
Autrefois, réaliser un CV soigné prenait du temps, rédiger une lettre de motivation personnalisée demandait un effort, du travail, de la réflexion, parfois du talent. Aujourd’hui, quelques secondes suffisent. Le CV n’a pas disparu, mais il a changé de nature : d’un signal fort, il est devenu un signal faible, standardisé, abondant et peu discriminant. Le coût a disparu. La valeur avec lui.
Résultat : les entreprises croulent sous des candidatures impeccables… et n’y voient plus clair. Les meilleurs profils ne se distinguent plus. Les moins bons se fondent dans la masse. Tout le monde “a l’air compétent”, donc plus personne ne l’est vraiment.
Une étude récente (près de 3 millions d’offres freelance analysées) montre que :
- les candidats les plus compétents voient leurs chances diminuer,
- tandis que les moins qualifiés bénéficient d’un brouillage généralisé de l’information.
Ce n’est pas une crise de l’emploi.
C’est une crise de l’information.
Tout automatiser ne résout rien
Face à ce brouillard, ajoutez-y une couche d’automatisation. Spoiler : les feux anti-brouillard ne vont pas suffire. Plus d’algorithmes, plus de scoring, plus de filtres. Mais trier mécaniquement des signaux appauvris ne produit qu’une illusion de rationalité.
Quand les CV sont générés par les mêmes outils, optimisés pour les mêmes ATS, évalués par les mêmes modèles, on ne sélectionne plus des talents. On sélectionne des formats.
Et pendant ce temps, candidats et recruteurs s’épuisent dans des processus interminables, déshumanisés, souvent absurdes. Le marché devient inefficace, mais aussi profondément injuste.
Le grand retour du jugement humain
C’est précisément dans ce contexte que le cabinet de recrutement redevient central. Non pas comme un vestige d’un monde d’avant, mais comme une réponse moderne à un problème nouveau. Oui, oui, vous avez bien lu moderne.
Un cabinet de recrutement ne se contente pas de trier des CV. Il ne vend pas des CV. Il vend quelque chose de bien plus rare : un signal crédible. Le cabinet de recrutement recrée des signaux forts là où l’IA les a affaiblis, voire effacés.
Lorsqu’un consultant en recrutement mène un entretien approfondi, c’est déjà un signal, cela demande du temps, de la préparation, une mise en danger réelle pour le candidat. Quand ce même consultant recommande un candidat, il engage son nom, sa réputation, parfois sa relation avec le client. Ce n’est pas gratuit. Ça a de la valeur. Là où l’IA produit massivement à coût (presque) nul, le cabinet réintroduit de la rareté, de l’engagement et de la responsabilité. Il ne s’agit plus de prédire la performance à partir de signaux fragiles, créés de A à Z par l’IA, mais bien d’évaluer un potentiel dans une situation réelle.
Le rôle du cabinet de recrutement est de confronter un candidat à la réalité d’un poste, d’un collectif, d’une culture d’entreprise. De remplacer la croyance dans le “bon profil” par un pari éclairé sur un potentiel réel.
Le recrutement n’est pas un problème d’optimisation
Avons-nous fait une erreur ? De croire que recruter était un problème technique, pouvant être résolu par plus de données et des modèles plus compliqués. C’est faux. Le recrutement est un problème de confiance, dans un monde d’incertitude.
Attention, l’IA n’est pas à bannir. L’IA est remarquable pour produire des contenus, accélérer des tâches, standardiser des processus, améliorer la performance. Elle est beaucoup moins efficace pour assumer une décision humaine engageante : « ce candidat-là, je le recommande ».
C’est exactement là que se situe la valeur d’un cabinet de recrutement aujourd’hui.
Conclusion : L’IA ne remplace pas le recruteur. Elle le rend indispensable.
Penser que l’intelligence artificielle supprimera les intermédiaires est une erreur. Elle élimine surtout les intermédiaires faibles : ceux qui se contentaient de faire circuler des CV et d’appliquer des critères standardisés, comme si le recrutement n’était qu’un problème de tri.
Ce qui devient réellement précieux, au contraire, c’est la capacité à produire de la confiance dans un marché devenu illisible. À engager sa responsabilité. À dire, sans se cacher derrière un algorithme : ce candidat-là vaut la peine qu’on prenne le risque.
À l’ère de l’IA, le cabinet de recrutement n’est donc plus un simple filtre entre une offre et une candidature. Il devient un producteur de signaux crédibles, capables de guider une décision humaine là où les indicateurs traditionnels se sont effondrés.
Cette capacité à produire des signaux forts et crédibles repose avant tout sur l’expertise des consultants. Chez Morgan Philips Group, nos consultants sont spécialisés par fonctions et par métiers. Ils exercent dans des périmètres qu’ils connaissent intimement : les réalités opérationnelles, les contraintes du terrain, les trajectoires de carrière crédibles et les codes implicites de chaque fonction.
Cette spécialisation leur permet de détecter ce que les outils automatisés ne voient pas : des signaux forts là où d’autres ne perçoivent que des mots-clés. Ils savent poser les bonnes questions, au bon moment, faire émerger des incohérences comme des potentiels latents, distinguer une expérience réellement structurante d’un parcours simplement bien raconté.
Là où un ATS ou un modèle d’IA lit un CV comme un ensemble de critères à cocher, nos consultants lisent une trajectoire professionnelle, un raisonnement, une capacité d’adaptation à un contexte précis. Ils analysent finement les besoins du client, au-delà de la fiche de poste, pour comprendre les enjeux réels du rôle, de l’équipe et de l’organisation. C’est cette lecture experte, située et humaine, qui permet de transformer un marché saturé de signaux faibles en décisions éclairées et assumées.
L’IA ne va pas faire disparaître les recruteurs.
Elle va faire disparaître ceux qui n’apportaient rien d’autre qu’une mise en relation mécanique.
Ceux qui resteront sont ceux capables d’assumer un jugement, de recréer des signaux coûteux, et de transformer un marché saturé de faux-semblants en décisions claires et responsables.
Le CV est mort. Tant mieux (?)
Il était temps de remettre l’Humain, au cœur du recrutement.
Conclusion bis : Vivons avec notre temps, mais intelligemment.